L'Amphibolie du Design
Dans la Critique de la raison pure, pour Kant, l'amphibolie des concepts de la réflexion désigne la confusion qui survient lorsqu'on attribue à un objet une propriété qui appartient en réalité au mode par lequel on le pense. On prend le cadre pour la chose. On confond la représentation avec le réel.
C'est précisément cette confusion que ce cours propose d'appliquer au design : le design sait-il encore ce qu'il touche ? Opère-t-il sur le monde — matières, corps, usages, milieux — ou a-t-il glissé dans un régime purement symbolique, où ce qui se fabrique n'est plus un objet mais une valeur, une image, une représentation ?
L'amphibolie du design, ce serait cette incapacité à distinguer l'aménagement du réel de sa mise en récit symbolique.
Avec Ernst Cassirer (La Philosophie des formes symboliques), on dispose d'un outil pour penser cette tension. L'humain est animal symbolicum : il n'accède jamais au réel directement, mais toujours à travers des formes — langage, mythe, art, technique.
Le design est-il, à ce titre, producteur de formes symboliques parmi d'autres, ou une forme hybride ?
Mais Cassirer nous permet aussi de poser une autre question décisive : toutes les formes symboliques ne sont pas équivalentes. Certaines ouvrent sur le monde, l'articulent, le rendent habitable. D'autres se referment sur elles-mêmes, produisant un univers de signes qui ne renvoient plus qu'à d'autres signes.
Le design contemporain oscille entre ces deux pôles :
Design comme forme ouverte — qui transforme des matières, répond à des besoins, reconfigure des pratiques, fabrique du commun, design comme forme close — qui produit des surfaces, des identités, des expériences dont la seule fonction est de générer de la valeur symbolique circulante, et non de la valeur d’usage
C'est ici qu'intervient Anselm Jappe, lecteur critique de Marx et de l'École de Francfort, avec cette lecture radicale : le capitalisme tardif n'est plus un système de production de choses utiles — c'est un système de production de valeur abstraite qui se reproduit pour elle-même, indépendamment de tout contenu réel.
Dans ce cadre, le design occuperait une position troublante. Il serait l'un des opérateurs centraux de cette abstraction : il donne forme à la valeur abstraite, il l'habille, la rend désirable, lui confère une apparence de nécessité ad libitum..
Le design produit des symboles qui produisent du désir, qui produisent de la valeur, qui financent du design, qui produit des symboles.
Le réel — le corps, l'usage, le milieu, le besoin — disparaît de la boucle.
Le designer est-il devenu un technicien du fétiche marchand ?
Est-il structurellement condamné à en être l'instrument ? Comment le designer peut s’affranchir de cette position ?
On prend la circulation des signes pour de la création, la valeur de marque pour de la pensée formelle, l'expérience utilisateur pour de l'expérience vécue.
Ce n'est pas une critique du design en tant que tel. C'est une invitation à localiser le design — à se demander, pour chaque geste, chaque projet, chaque choix formel : est-ce que cela touche quelque chose de réel, ou est-ce que cela ne fait que circuler d’autres flux ?
Le cours ne propose pas de sortie héroïque. Il propose une vigilance : celle du designer qui sait que ses outils peuvent aussi bien ouvrir le monde que le refermer.
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