Le design de l’indéfini


Ce cours forme un diptyque. La première partie diagnostique : montre comment le design participe à la production d'une illusion d'infini, de maîtrise, d'universalité propre à la modernité.
Le second propose : il théorise l'interruption, la grève, l'arrêt comme gestes de design à part entière — comme façons de briser le fétiche et de rendre visible ce qu'il dissimule.

Ensemble, ils posent une question unique : que se passe-t-il quand le design s'arrête — ou quand il choisit délibérément de ne pas continuer, quand il y a refus du design par les designers ?


Première partie — Le Design de l'Indéfini : Face à l'Illusion de l'Infini

Le design moderne s'est construit sur une promesse : l'universel.
Des normes partagées, des standards communs, des mesures identiques pour tous — le millimètre, le pixel, le format A4, la prise USB, la taille S/M/L - des méthodes identiques ( itérations, co-création, design-thinking…). Cette normalisation se présente comme un service rendu au monde : rendre les choses compatibles, interopérables, distribuables à l'échelle planétaire.

Mais derrière cette promesse se cache une opération philosophique profonde — et problématique. Normaliser, c'est choisir un état du monde et le déclarer universel. C'est effacer la contingence de ce choix, faire oublier qu'il aurait pu être autrement, et contraindre tout le reste à s'y conformer.

Le design des normes et des standards n'est pas neutre : il est l'imposition silencieuse d'une version du monde au nom de toutes les versions possibles.

L'illusion de l'infini : le fantasme de la maîtrise totale

Ce que ce cours appelle l'illusion de l'infini, c'est la croyance — jamais formulée explicitement, mais structurellement présente dans beaucoup de pratiques de design — selon laquelle il serait possible de tout prévoir, tout spécifier, tout contrôler. Que le monde serait, en droit, entièrement “designable” et que processus, combinatoire et fractal ne connaîtrait pas de fin possible.

Cette croyance nous oblige à interroger ses composants : 

Le design systémique totalisant — qui prétend modéliser l'ensemble des interactions d'un système complexe et y intervenir de manière maîtrisée. Comme si la carte pouvait coïncider avec le territoire.

L'universalisme anthropologique du design centré utilisateur — qui postule un utilisateur générique, dont les besoins seraient identifiables et satisfaisables par des solutions reproductibles à l'échelle. L'user persona comme fiction de l'infini : un individu qui représente tous les individus.

L'idéalisme formel — la croyance que la bonne forme existe, qu'elle peut être trouvée, qu'elle transcende les contextes, les corps, les cultures. Le Bauhaus comme utopie de l'infini : la forme juste, une fois pour toutes, pour tous.

L'éternité de la machine — le fantasme de l'objet parfait qui ne vieillit pas, ne se dégrade pas, ne se contextualise pas. Contre le temps, contre la matière, contre la finitude.

Mais existe-t-il, dans un monde fini qui ne peut être dompté  par l’idéalisme de l’infini des ressources et des possibles, d’autres formes d’action pour le design ?

L’empirisme radical refuse précisément le saut vers l'universel et l'infini. Pour James, la réalité est toujours partielle, toujours locale, toujours incarnée dans une expérience qui a un bord.
Toujours située.

Il n'y a pas de point de vue de nulle part — il n'y a que des points de vue situés, des horizons, leurs zones d'ombre, leurs limites. Toute expérience est finie. Toute connaissance est contingente. Toute vérité est provisoire.

Pour le design, James propose un geste épistémologique fondamental : revenir au particulier comme hypothèse avant de prétendre au général ( la solution ). Ne pas commencer par le standard pour descendre vers le cas — commencer par le cas, rester au niveau du cas.

C'est ce que ce cours appelle la pratique de l'indéfini : non pas le refus de toute norme, mais la conscience que toute norme est une clôture provisoire sur un champ qui déborde toujours.

L'indéfini — à distinguer soigneusement de l'infini — n'est pas une promesse de totalité. C'est au contraire la reconnaissance que le réel excède toujours les formes qu'on lui impose.

La matière résiste. Le corps déborde les normes ergonomiques. L'usage détourne les scripts. Le temps dégrade, patine, transforme.
Le réel est indéfini : il ne se laisse pas entièrement définir.

Une pratique de design qui accepterai avec l'indéfini serait une pratique qui :

  • Travaille avec la contingence plutôt que contre elle — qui fait de l'imprévu une ressource plutôt qu'une erreur

  • Accepte la finitude matérielle — que les objets vieillissent, se cassent, se transforment, et que c'est là leur réalité, pas leur défaut

  • Renonce à l'idéalisme formel — à la croyance qu'il existe une solution définitive, une forme parfaite, un système complet

  • Pense en seuils et en transitions plutôt qu'en états stables — s'intéresse aux bords, aux franges, aux zones de passage

C'est un design de la condition humaine réelle — limitée, temporelle, contextuelle, corporelle — contre un design de la condition humaine rêvée par la machine : illimitée, éternelle, universelle, incorporelle. Comment est-elle possible ?


Deuxième partie - le non-design comme interruption

Si le premier cours diagnostique l'illusion de l'infini, le second propose un geste radical pour la briser : l'interruption.
Non pas l'interruption accidentelle — la panne, le bug, le dysfonctionnement — mais l'interruption délibérée, théorisée, pratiquée comme outil de design. La grève de création. Le silence. Le vide. L'arrêt des flux.

Ce geste a une longue histoire politique — la grève ouvrière, la désobéissance civile, la grève de la faim. Mais ce cours propose de le penser autrement : comme un geste de design à part entière, qui révèle ce que la continuité des flux dissimule.

Guy Debord (La Société du spectacle, 1967) fournit le cadre théorique inaugural. Le spectacle — cette organisation sociale où tout ce qui était directement vécu s'est déplacé vers une représentation — n'est pas une image que la société se donne : c'est le rapport social entre les personnes médiatisé par des images.

Le design est l'un des artisans majeurs du spectacle et de la forme-valeur abstraite : il fabrique les surfaces, les interfaces, les emballages, les identités visuelles qui constituent la texture visible du monde marchand. Il rend le spectacle habitable, navigable, désirable.

L'Internationale Situationniste, dont Debord est la figure centrale, théorise deux gestes d'interruption :

La dérive — abandon des trajectoires prescrites par le design de la ville marchande, errance attentive qui révèle les zones mortes, les bords, les espaces que le design officiel ne montre pas.

Le détournement — réappropriation et réorientation de formes existantes contre leur sens original. Prendre une publicité et la retourner contre elle-même. Prendre un espace commercial et y pratiquer autre chose. Le détournement est un design de l'interruption : il ne crée pas de nouvelles formes, il révèle le vide de sens des formes existantes en les déplaçant.

Paolo Virno (Grammaire de la multitude, Et ainsi de suite) pense la grève non pas comme un manque — l'absence de travail — mais comme une manifestation de puissance.

Dans le capitalisme cognitif contemporain, le travail vivant — l'intelligence, la créativité, le langage, la relation — est devenu la principale source de valeur. Les designers, comme tous les travailleurs cognitifs, sont des producteurs de ce que Virno appelle le general intellect : les formes symboliques, les savoirs, les capacités communicatives qui circulent dans la société.

La grève du travailleur cognitif n'est pas l'arrêt de la machine physique — c'est la rétention de la puissance créatrice, le refus de mettre ses capacités symboliques au service de la valeur abstraite. C'est un geste qui révèle, par son absence, ce que le flux continu dissimulait : que toute cette valeur vient de quelque part, de quelqu'un, de corps vivants et de temps de vie.

Pour le design, Virno ouvre une question radicale : que se passe-t-il quand le designer refuse de designer ? Quand il retient sa puissance formelle plutôt que de la mettre au service de la circulation des marchandises ?

L'interruption est alors un acte de vérité : elle brise la surface polie et laisse apparaître ce qu'elle recouvrait. La grève des livreurs révèle que les plateformes numériques reposent sur des corps en vélo dans la pluie. La grève des modérateurs de contenu révèle que les réseaux sociaux reposent sur un travail traumatisant de vision de l'horreur.

Si ce que je dessine cache-t-il quelque chose ? Et si je m'arrêtais, qu'est-ce qui deviendrait visible ?

Le design de l'interruption est ainsi un design qui pose la question du sens que le design ordinaire n'a jamais le temps de poser — parce que le projet suivant commence avant que le précédent soit terminé, parce que la commande arrive avant que la critique soit formulée.

L'interruption comme méthode de design

Ces deux parties convergent vers une proposition pratique : l'interruption comme méthode.

Non pas l'interruption définitive — le grand refus, le retrait total, l'utopie de la table rase. Mais l'interruption ponctuelle, réflexive, instrumentalisée :

Le silence dans l'interface — les espaces vides, les pauses, les moments où l'objet ne sollicite pas, ne capture pas, ne guide pas. Un design qui sait se taire.

Le design de la résistance — introduire délibérément de la friction là où le flux marchand exige de la fluidité. Rendre visible le coût. Nommer le prix réel. Rendre concret le rapport social, le rapport au monde.

Le détournement comme pratique pédagogique — utiliser les formes du design marchand pour les retourner, les déplacer, les vider de leur fétichisme.

La grève de la forme — refuser certaines commandes, certains projets, certaines logiques. Le designer qui dit non exerce une forme de praxis politique.

Le design de la finitude — concevoir des objets qui vieillissent visiblement, qui portent les traces de l'usage, qui résistent à leur propre remplacement. Des objets qui rappellent qu'ils ont été faits, et qu'ils finiront.


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Design de l’infini

  • Normes et standards : histoire de la normalisation en design

  • L'utilisateur générique comme fiction de l'universel : qui le design standard exclut-il ?

  • Finitude matérielle et design : vieillissement, dégradation, patine comme ressources formelles

  • Le design de l'imprévu : contingence, sérendipité, erreur productive

  • Idéalisme formel et Bauhaus : généalogie d'un fantasme de la forme parfait.

Debord et l'Internationale Situationniste

  • La dérive comme méthode de recherche en design

  • Le détournement comme pratique de design critique

  • Psychogéographie et design : contre les flux prescrit

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