Le moine designer.


Lorsque nous sommes aux champs, le dos courbé sous le soleil de juillet, les mains dans la terre et la sueur aux tempes, il nous arrive d'entendre, au loin, le clocher du village.
Un son ténu, presque incertain, qui traverse la chaleur de l'air comme une promesse.
Et dans cet effort du corps qui occupe tout l'espace de la conscience, une question informulée mais insistante : quelqu'un s'occupe-t-il de ce dont nous ne pouvons pas nous occuper ?

Car il y a des opérations que le monde exige et que le labeur quotidien interdit.
Des gestes qui doivent être accomplis pour que le temps reste le temps, pour qu'aujourd'hui soit relié à hier et à demain par autre chose que la fatigue, les rituels quotidiens, pour que l'effort du corps ait un sens au-delà de sa propre persévérance.

Il faut que quelqu'un lise les signes, prononce les formules, garde ouvert le passage entre ce monde-ci et ce qui le déborde, au-delà.
Il faut que quelqu'un, pendant que nous peinons, œuvre.

C'est précisément pour n'avoir pas à résoudre cette équation impossible, être à la fois dans le champ et dans l'église, dans le geste et dans la parole que de nombreuses communauté humaine a désigné des intercesseurs.

Des individus capables de reconnaître la parole là où elle se tient, d'en accomplir les rites, d’en reconnaître les périls, d'en transmettre le sens à ceux qui n'ont ni le temps ni la formation.
Non par délégation paresseuse, mais par nécessité structurelle : le monde ne peut être habité et interprété simultanément par les mêmes mains.

Ainsi, lorsque le paysan rentre au village au soir, la certitude tranquille qui l'accompagne,  celle d'appartenir encore au temps, d'être tenu dans un ordre qui le dépasse et le protège, ne lui vient pas de son propre labeur.
Elle lui vient du fait que quelqu'un d'autre a accompli, en son nom, les gestes nécessaires.
Le moine était là, dans la pénombre de la nef, pendant qu'il était, lui, dans la lumière crue des moissons.

Les designers sont-ils ces moines ?

Sont-ils ceux que la communauté a acceptés ( et non désignés ) pour accomplir, en son nom, les opérations symboliques qui rendent le monde habitable ?

Ceux dont la responsabilité est de maintenir ouvert le passage entre la chose brute et le signe qui la rend signifiante, entre la matière indifférente et la forme qui lui donne un sens humain ? Ceux qui, pendant que nous vivons, travaillent le sens de ce que nous vivons ?

Le designer accomplit bien une forme d'intercession : il traduit, articule, synthétise, performe, incarne, sépare des régimes de sens hétérogènes pour les rendre accessibles, utilisables, habitables à d’autres.

Mais là où le moine médiéval œuvrait à tenir la communauté autour d’un temps fini, celui de la vie, de la mort autour desquels la grâce et le salut, son intercession était orientée vers une réalité qui le dépassait lui-même, vers quelque chose qui existait indépendamment de son office.

Il pouvait être mauvais moine, négligent ou corrompu, mais la parole qu'il était censé transmettre n'était pas sa parole.

Le designer hégémonique, ce géant avec ses bottes de septs lieues, lui, œuvre à tenir la communauté dans un temps infini, celui de la marchandise, de la croissance, du renouvellement perpétuel des formes et des désirs.
Et la parole qu'il transmet n'est pas celle d'un cosmos qui le déborde : c'est celle du système qui l'emploie.
Il ne maintient pas le lien entre le paysan et l'éternité ; il maintient le lien entre le consommateur et l’éternité.

En ce sens, le designer n'est peut-être pas le moine du village. Il en est le successeur dans la forme de l'intercession symbolique, la mise en sens du monde, sans avoir hérité de sa destination. Il accomplit les rites d'un culte dont il n'a pas choisi le dieu

Et c'est peut-être là que réside sa responsabilité : non pas de savoir s'il est prêtre, mais de se demander au service de quoi ?


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