Unité et continuité des Mondes
Le capitalisme, par sa nature, exige une croissance infinie de la valeur abstraite au sein d'un monde physique dont les limites et ressources sont strictement finies.
Ainsi la critique de la valeur questionne l’unité et l’identité d’un monde concret, matériel ( Monde fini ) et d’un monde abstrait, symbolique ( Monde infini ).
Par ailleurs, s’accordant sur la théorie critique, nous pouvons postuler que le but fondamental du design est d’accroître, ou du moins de préserver, l’habitabilité du monde.
Cette injonction s'applique à toutes ses dimensions ou ordres de réalité : la sphère physique et matérielle, la dimension psychique (qui englobe les aspects cognitifs, affectifs et praxiques), ainsi que l'ordre spirituel, culturel et symbolique.
L’habitabilité est ici une.
Mais si la question de l’unité entre un monde fini et un monde infini est posée, la continuité entre habitabilité concrète et habitabilité symbolique est elle aussi mise en doute.
Ils nous faut répondre.
Quelles sont les relations entre ces dimensions ? Influences, disjonctions, superposition, négations… ?
Comment penser l’unité du monde ?
Cette question est difficile car la présence du sens rencontre d’abord notre intuition pleine et originaire : l’évidence donatrice qui est la nôtre.
Ici et maintenant, vous ne sauriez affirmer aucune disjonction autour de vous entre toutes les choses du monde.
le doute pragmatiste demanderai, après tout, qu'aurions-nous à perdre a laissé tomber cette hypothèse ?
L’unité, pour le rationalisme, ne fait aucun doute, et son analyse est grandement simplifiée par un argument totalisant, celui de l’unité noétique.
Vous n’êtes peut être pas rationaliste, mais admettez que le sens commun a largement retenu de la modernité cette évidence rassurante. Il suffit de le dire : le monde est un.
Le Monde est déjà en soi un mot. Une totalité abstraite, une inférence réconfortante.
L’argument est difficile à opposer, comme le dit William James
“Une fois que le monde a donné son nom de chaos, il obtient lui aussi son unité.”
Cette unité est nécessaire, dans un monde où l'expérience indispensable à notre enquête, constituée de toutes les expériences du monde, est impossible. Elle nous apparaît possible dans les connecteurs de notre langage. Pourtant ce langage dessine les lignes abstraites qui relie sur une carte des aires pour lesquelles même le concept d'espace n'est pas partagé.
Ce piège est pour le designer encore plus grand.
Le designer agit par nécessité dans un monde unique.
Ce serait même là sa noblesse et son talent que de fusionner des espaces qui ne se rencontrent jamais par sa simple inférence de sujet connaissant.
De la salle de réunion à la chaîne de l’usine, de la bibliothèque aux carrières d’ardoise,
en atteste la poussière sur les empeignes de cuir de ses chaussures, comme les visas sur le passeport de l'anthropologue. Nelson Goodman dirait que c’est même son cadre de référence.
Mais il dit aussi que le monde Un déborde des cadres.
“Ici les cadres de référence ne forment pas un ensemble net, nous ne disposons pas non plus de règles toutes prêtes pour transformer physique, biologie ou psychologie l’une en l'autre, ni d'aucune façon de transformer l'une en la vision de Van Gogh, ou la vision de Van Gogh en celle de Canaletto. De telles versions, qui sont des depictions plutôt que de description, non au sens littéral aucune valeur de vérité, et ne peuvent être composés par la conjonction.”
Il y a bien unité, influence et système dans le cadre de référence du monde constitué par le projet.
Le projet constitue un espace-temps, un langage, une couleur, un peuple qui avance fort de sa puissance, des effets de ses fonctions.
Il suffit au designer de concevoir un outil, disons un outil pour faire tomber un oeuf d’un mur, pour invoquer en son chaudron toutes les modalités de la réalité : scientifique, sémiotique, rationnelles, matérielles, techniques, psychologiques, symboliques, mythologiques…
Un.
Le projet et l’outil sont eux aussi confondus, leur eidos commun est "chose pour faire tomber l’oeuf" ? L’acte et l’idée ne sont qu’un.
Pourtant le projet en lui-même ne fait pas plus bouger l'œuf que l’outil resté dans sa boîte, au moins fait il se mouvoir le peuple du projet.
Mais la finalité de ce mouvement n’est jamais qu’une probabilité dans l’actualisation du réel.
L’unité est toujours en question dans un projet.
Quand passe-t-on de principe à objet ? De potentiel fonctionnel à fonction, à fonctionnalité ?
Jusqu’où une fonctionnalité reste sans étendue ?
Si le design effectue des allers-retours continuels dans les modalités de l’espace projectif, est-ce qu’il n’est pas un moment où ce mouvement unifiant s’arrête ?
Où les points conjonctifs se dissolvent et les disjonctifs se multiplient ?
Et alors, que reste-t-il de l’objet du design ?
Une table est une table dans la continuité rassurante du monde. Mais analysée par la variation eidétique, n’est-elle pas n’importe quelle aire abstraite où est visée un ensemble de rapports sociaux, de règles culturelles dont la première est de l’appeler “table” ?
C’est à dire un objet unique mais différent d’un monde à l’autre ?
“Les choses hypothétiques que ces hommes ont inventées, telles qu’ils les ont définies, se montrent d’une extraordinaire fertilité dans le domaine des résultats vérifiables par le sens [...] Il risque de se noyer dans ses propres richesse comme un enfant dans son bain qui ne sait refermer le robinet qu’il a ouvert” prévient William James.
Cet idéalisme ne résout en rien le mystère de notre hypostase.
Tout au plus il est l’affirmation qui vaut pour une preuve de sa nécessité psychologique, tout comme la nécessité de la beauté peut se prouver, sans toutefois que la beauté ne soit une substance de ce monde.
Mais cela ne détermine en rien l’existence d’une continuité.
C’est encore en suivant William James et la méthode pragmatiste que nous pouvons nous orienter vers une méthode.
Dans sa seconde et quatrième leçon sur le pragmatisme, William james nous propose une voie à suivre dans son analyse des visions monistes et pluralistes du monde.
Tout d’abord, si deux mondes, l’un idéalisé et l’autre matériel sont en lien d’identité ou d’unité, il se doit d’exister des correspondances. Les titres sensationnels de nos journaux doivent avoir une matérialisation quelque part. Une expérience fondatrice.
Bien sûr le sens et la réalité ne sont pas présents dans la couche sensible de cette matière. Il lui faut une surface à impressionner.
Mais leur unité doit apparaître dans la continuité possible de leur expérience.
Les correspondances logiques entre espace, temps, croyances, indices, symboles, diagrammes, preuves, témoignages, relations, forces … doivent être expérimentées en chaque instant pour qui peut agir.
Dans son exemple de l’horloge, dans le chapitre sur la forme pragmatiste de la vérité, James montre la limite de cette noétique : l’idée de l’horloge doit être en accord avec la réalité pour être vrai. Hors l’idée de l’horloge comme icône de son cadran nous vient naturellement, suivi par l’idée du mouvement indiciel de sa fonction. Tic toc.
Mais son mouvement exact, celui de la complexité mécanique, physique, tout comme les rapports sociaux qui sont l’essence de cette pendule, ne sont pas contenus dans cette idée.
James pose la question de cette manière : “Qu’est-ce qui, dans l’expérience, sera différent de ce qui serait si cette croyance était fausse ? En somme, quelle est la valeur réelle de la vérité en termes d’expérience ?”
Il définit alors les idées vraies comme celles que l’on peut assimiler, valider, corroborer et vérifier.
Mais où se situe cette validation, cette vérification comme action et pratique si ce n’est dans le champ de l’expérience ?
Ainsi la vie vraie, le monde unique serait “les liaisons et les transitions de point en point qui semblent se faire de façon progressive, harmonieuse et satisfaisantes” dans un champ unique de l’expérience.
Ainsi le monde multiple teste notre continuité de l’expérience.
Si le monde est une relation continue entre monde fini et monde infini, l’expérience d’un sujet doit être continue en toute limite de l’un ou de l’autre de ces plans sans que cette expérience ne présente de ruptures.
Unis, il existe donc des jonctions vérifiables entre eux, que l’on peut appeler vérité, et ceci en tous points de l’expérience.
Ces vérités, qui ne sont plus un devoir comme pour la raison instrumentale, sont la pratique et l’acte motivés par un intérêt, un cadre de référence.
Ces vérités ne doivent en aucun cas consister en une clôture entre les deux mondes : ils peuvent rediriger l’expérience, mais dans le cas où cette vérification présenterait une non-continuité, une non-correspondance, il y aurait rupture de l’expérience et donc dissociation des mondes.
Revenons maintenant aux exigences du capitalisme ( autre Monde infini, infini de signes, valeurs, équivalences… ) pour préciser notre hypothèse et la question germinale de notre méthode :
Est-ce que l’expérience capitaliste est en continuité totale avec l’ensemble des autres formes d’expérience matérielle du monde ?
Voilà notre enquête.
Voilà déjà notre réponse.
Il suffit d’une rupture, d’une obsolescence, d’un objet démodé, d’une promesse non tenue,
un seul Snickers qui n’ait exactement le goût ou les apports journalier mentionnés.
Et les deux mondes se dissocient.
Mais considérons une dernière fois l’hypothèse de l’unité.
Si l'habitabilité est une, alors elle est tissée de silences et d’obscurité qui constituent les espaces liminaux dans lesquels le design passe sans procés, fort de sa puissance.
Car pour d'autres, cette obscurité et ce silence sont des frontières. Les impurs, ceux qui ont un corps, une forme, une tâche. Ceux que le Vedânta Hindoue nie dans la superficialité des séparations ( Foucault ).
Pas de plages couvertes de déchets qui ne saurait être rachetées par la beauté d'un Monnet.
Wittgenstein se demandait si les heureux et les malheureux vivent dans un même monde.
La souffrance est une frontière qui justifie à elle seule d'accepter un instant l'hypothèse d'une multiplicité du monde comme champ de recherche du design.
Éviter l'utilitarisme de l’éthique infini en serait une autre.
Même si le rationalisme nous dit : qu'importe la souffrance, la connaissance unit le monde.
Nous devons répondre :
Si la connaissance est ce qui unit le monde, alors aucunes parcelles de souffrance ne devrait subsister.
Le monde n'est pas Un.
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