Pourquoi aucune chaise n’est confortable


Comment sait-on qu'une chaise est confortable ?
La question semble naïve. Elle est en réalité abyssale.

Pour affirmer qu'une chaise est confortable, il faudrait pouvoir dire : confortable pour qui ? Dans quelle position ? Après combien de temps ? Avec quel dos, quelles hanches, quelle fatigue accumulée, quel état émotionnel ? À quelle heure de la journée ? Dans quel contexte culturel — car s'asseoir n'est pas universel, et la chaise elle-même est un artefact culturellement situé ?

Dès qu'on pose ces questions, l'évidence du confort s'effondre. Ce qui reste, c'est un paradoxe fondamental au cœur de l'ergonomie — et, au-delà, au cœur de tout design qui prétend partir du corps : le corps auquel le design s'adresse existe-t-il ?

Ou est-ce que le confort est un événement, celui de flux qui se rencontrent : un corps singulier et un milieu, à un moment donné ?

L'ergonomie est née d'une promesse scientifique : mesurer le corps pour adapter le monde à lui. Anthropométrie, biomécanique, physiologie du travail — autant de disciplines qui ont construit, au cours du XXe siècle, un corpus de données sur le corps humain censé fonder une pratique objective du design.

Mais ce corps mesuré est une construction statistique, pas un corps réel.
C'est une moyenne, un percentile, un modèle — le fameux 50e percentile, cet homme de taille et de proportion médianes autour duquel ont été conçus cockpits, bureaux, sièges, outils, uniformes.

Cet homme est le seul pour qui le monde est parfaitement ajusté — et il n'existe pas.

Tout le reste de l'humanité — les femmes, les enfants, les personnes âgées, les personnes handicapées, les corps qui débordent les normes de taille, de poids, de mobilité, de morphologie — vit dans un monde designé pour un fantôme statistique

L'ergonomie universelle est-elle une ergonomie d'exclusion ?

Ellen Samuels forge le concept de biocertification : le processus par lequel les institutions — médicales, juridiques, administratives — exigent qu'un corps prouve ce qu'il est. Prouve son handicap, son genre, sa race, sa maladie — par des documents, des expertises, des mesures, des classifications.

La biocertification révèle quelque chose de fondamental : le corps réel est toujours insuffisant pour les systèmes qui prétendent le servir. Il faut le traduire en données, en catégories, en certificats — et cette traduction est toujours une réduction.
Est-ce que cette réduction assigne la pratique du design ?
Le design exige des corps qu'ils se conforment à ses catégories pour être servis par lui. L'utilisateur standard, la taille standard, le grip standard, la vue standard, la cognition standard — autant de certifications implicites que le corps doit satisfaire pour accéder au confort promis.

Comment le designer peut-il mesurer cette impasse ?
Construire une expérience exhaustive du confort, par accumulation empirique. “Si je m'assieds sur assez de chaises, dans assez de contextes, avec assez de corps différents, je finirai par savoir ce qu'est le confort”

Mais cette réponse se heurte à ce qu'on peut appeler le problème de l'expérience totale : elle est, par définition, impossible. Non seulement parce qu'il y a trop de chaises, trop de corps, trop de contextes — mais parce que l'expérience du confort est irréductiblement singulière et temporelle.

Le même corps, sur la même chaise, à deux moments différents de sa vie — après une nuit sans sommeil, après une opération du dos, dans un état de deuil ou d'euphorie — vivra des expériences radicalement différentes. Le confort n'est pas une propriété de l'objet. 

L'expérience totale est une illusion de l'infini — précisément celle que notre autre cours précédent diagnostiquait. Croire qu'on peut, par accumulation ( indirecte : itération historique, progrès ), atteindre la vérité universelle du confort, c'est croire que la somme des singularités produit un universel.

Michel Foucault a théorisé comment le pouvoir moderne ne s'exerce plus seulement par la loi et la répression, mais par la normalisation — la production de normes auxquelles les corps doivent se conformer, et le classement de ceux qui s'en écartent.

La biopolitique, chez Foucault, désigne cette prise en charge des corps vivants par le pouvoir — non pas pour les punir, mais pour les gérer, optimiser, normaliser. La médecine, la démographie, l'hygiène, l'urbanisme — autant de dispositifs biopolitiques qui produisent le corps normal et pathologisent l'écart.

L'ergonomie s'inscrit dans cette généalogie et cette histoire qui sont indispensables pour situer ses pratiques. Elle est un dispositif biopolitique du design : elle produit le corps normal, mesure les écarts, et propose des corrections — soit de l'objet pour s'adapter au corps, soit du corps pour s'adapter à l'objet. Et c'est souvent la seconde option qui l'emporte : le travailleur doit adopter la bonne posture, le patient doit suivre le protocole, l'usager doit apprendre à utiliser l'interface.

Est produit en réalité un corps conforme à ses propres catégories.

Mais Nikolas Rose prolonge Foucault vers le contemporain. Il montre comment la biopolitique s'est déplacée — du gouvernement des masses vers le gouvernement des individus par eux-mêmes. Le sujet contemporain est invité à se prendre en charge, à optimiser sa santé, son bien-être, sa performance, son confort.

Le design du care — l'ergonomie du bureau debout, l'application de méditation, le matelas à mémoire de forme, le siège adaptatif, le wearable de santé — s'inscrit dans cette logique de gouvernementalité par le soin. Il ne contraint pas — il aide. Il ne normalise pas — il personnalise. Il ne surveille pas — il accompagne.

Mais Rose montre que cette aide, cette personnalisation, cet accompagnement sont aussi des formes de pouvoir — peut-être les plus efficaces, parce qu'elles opèrent avec le consentement et le désir du sujet. Le sujet veut être aidé à optimiser son confort. Il s'équipe lui-même de dispositifs de normalisation.

Le design du care sans cette conscientisation n'est pas l'opposé du contrôle — il en est une forme avancée : le corps intériorise et devient l'agent de sa propre conformité.

Alors comment travailler les tension structurelles du design qu'il ne peut pas résoudre ?

D'un côté, la série, de l'autre, la singularité ?

Les tentatives de résolution de cet écart sont instructives :

La personnalisation de masse — produire des séries de variations suffisamment nombreuses pour couvrir le spectre des singularités. Mais la personnalisation de masse reste de la série : elle découpe les singularités en segments, et traite chaque segment comme une nouvelle norme.

Le design inclusif — concevoir des objets suffisamment flexibles pour s'adapter à un maximum de corps. Meilleure réponse, mais qui atteint vite ses limites : la flexibilité a des coûts, et l'inclusion de certains corps exclut parfois d'autres.

Le design sur mesure — revenir à l'artisanat, à l'ajustement singulier. Possible pour le luxe, impossible à l'échelle.

Aucune de ces réponses ne résout le paradoxe.
Elles le gèrent, diversement, avec des compromis différents.
Reconnaître que le paradoxe est irréductible est déjà une position de design.

Vers un design de l'honnêteté face à la singularité.

Nommer l'exclusion — tout objet designé pour un corps standard exclut d'autres corps. Le nommer est un acte éthique minimal. Ne pas prétendre qu'un objet est universel quand il ne l'est pas.

Travailler avec les corps réels — non pas avec leurs données agrégées, mais avec leur présence, leur résistance, leur surprise. Les méthodes de co-design, de design participatif, de recherche incarnée sont des tentatives de réintroduire la singularité dans le processus.

Résister à la biocertification — refuser de demander aux corps de se conformer aux catégories du design pour être servis. Accepter que le corps qui déborde les normes ne soit pas un problème à corriger mais une invitation à repenser les normes.

Penser le confort comme relation, pas comme propriété — le confort n'est pas dans la chaise, ni dans le corps : il est dans leur rencontre, dans un contexte, dans un temps. Designer pour le confort, c'est designer des conditions de rencontre, pas des solutions définitives.

Accepter la finitude de toute solution — pas de chaise parfaite, pas de norme définitive, pas d'ergonomie universelle. Seulement des compromis situés, révisables, honnêtes sur ce qu'ils incluent et ce qu'ils laissent de côté.


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Le paradoxe ergonomique

  • Histoire de l'anthropométrie : comment le corps a été mesuré, et au profit de qui

  • Ergonomie du travail et discipline corporelle : quand le design prescrit la bonne posture

  • Confort subjectif vs. confort objectif : peut-on mesurer ce qu'on ressent ?

Samuels et handicap

  • La biocertification en design : quels corps doivent prouver leur existence pour être servis ?

  • L'accessibilité comme question ontologique : de combien de corps ce design est-il capable ?

  • Corps normatifs et corps déviants : la production de l'anormalité par le design

Michel Foucault

  • Biopolitique et design : l'ergonomie comme dispositif de normalisation

  • Le corps utile, corps docile, corps libérés: les figures du design

  • Normer sans contraindre : les formes douces de la biopolitique du design

Nikolas Rose

  • La gouvernementalité par le soin : quand le design aide les sujets à s'optimiser eux-mêmes

  • Le quantified self et le design de la surveillance consentie

  • La santé comme projet individuel : biopolitique et design de la performance

Singularité et série

  • Personnalisation de masse : promesse et limites d'une réponse à la singularité

  • Design participatif et co-design : méthodes pour réintroduire le corps réel dans le processus

  • Le sur-mesure comme utopie : artisanat, luxe et politique de l'ajustement singulier

  • Corps vieillissants, corps changeants : le design face à la temporalité des corps

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