Et si tu n’existais pas ?


William James proposait une règle simple pour évaluer n'importe quelle idée : se demander ce que cela changerait concrètement si elle était vraie ou fausse.
Non pas qu'est-ce que le design ? — question qui conduit aux définitions circulaires — mais : qu'est-ce que nous perdrions, concrètement, si le design n'existait pas ?

C'est précisément parce que cette question semble absurde qu’elle est utile : elle ne laisse pas les présupposés du design intacts, elle les oblige à négocier leur existance.

Sans design, plus de téléphone ? plus de voiture ? plus d'interface, plus de ville navigable ? Plus d’habitabilité ? Plus de désir ? D’utilisateurs ? Ni d’ordre ni de raison ? Et d’optimum ? 

On aurait rapidement fait de confondre le design et la totalité de la transformation humaine du monde.
Or les humains fabriquaient des outils, des abris, des vêtements, des objets rituels, des villes — bien avant que le mot design existe, bien avant que la discipline se constitue.
Ce seraient d'autres choses, faites autrement, habitées différemment — mais le monde ne serait pas vide.

Ce que la question pragmatiste révèle peut-être, c'est que le design n'est pas la condition de possibilité des objets — il est une façon historiquement, culturellement ( et plus ) déterminée de les produire, de les penser, et de leur donner un sens.
Une façon parmi d'autres, née dans un contexte précis, porteuse d'une idéologie précise. Et cette idéologie mérite d'être examinée.

Pour comprendre ce que le design est vraiment — et donc ce qu'on perdrait s'il n'existait pas — il faut comprendre qu’il est enfant de la modernité et donc ce qu’est la modernité.

La modernité n'est pas simplement une époque mais avant tout une opération cognitive et sociale : la capacité d'embrasser l'ensemble du monde en lui donnant des noms ( Foucault ), en le classifiant, en le divisant en domaines, en disciplines, en fonctions.La modernité est une machine à produire des catégories — et à les naturaliser, à les faire passer pour des divisions du réel plutôt que pour des constructions de l'esprit.

Mais cette opération a un coût que la modernité dissimule soigneusement : elle dédouble le monde et limite arbitrairement les êtres y existants. D'un côté le monde réel — les choses, les corps, les matières, les gestes, les relations concrètes. De l'autre le monde nommé, classifié, représenté — les concepts, les disciplines, les schémas, les projets. Et ce faisant, elle s'éloigne de l'acte : elle place entre le geste et la pensée une distance croissante, une médiation de plus en plus épaisse.

Latour avait diagnostiqué cette opération avec précision dans Nous n'avons jamais été modernes : la modernité procède par purification et sépare ce qu'elle prétend ne pas mélanger, trace des frontières entre nature et culture, sujet et objet, fait et valeur, conception et fabrication.
Et c'est précisément dans cette purification que le design prend naissance : il est la discipline de la séparation entre concevoir et faire.

Avant le design — avant la révolution industrielle qui l'a rendu nécessaire — le concepteur et le fabricant étaient souvent le même corps. L'artisan pensait en faisant, faisait en pensant. Sa connaissance était dans ses mains autant que dans sa tête. Le design naît du moment où cette unité se brise — où quelqu'un pense la forme sans la fabriquer, et quelqu'un d'autre la fabrique sans l'avoir pensée.

Ce qui n'existerait pas sans le design, ce n'est donc pas les objets — c'est une certaine façon de produire les objets, fondée sur la séparation du concevoir et du faire, du projet et de la matière, de l'intention et de l'exécution. Et avec cette séparation, tout ce qu'elle entraîne :

La figure du concepteur qui pense la forme sans nécessairement la réaliser, qui détient un savoir formel transmissible par le dessin et le projet plutôt que par la main et le geste.

La marchandisation de la forme la forme devient un objet séparable, vendable, brevetable, reproductible à l'infini. Elle peut circuler indépendamment de la matière et du geste qui l'actualisent.

L'idéologie de l'innovation, la croyance que la forme peut et doit être constamment renouvelée, que le progrès passe par la nouveauté formelle, que l'obsolescence est naturelle. Sans design comme discipline institutionnalisée, cette idéologie n'aurait pas de temple.

La séparation de l'usager et du fabricant, l'usager reçoit des objets qu'il n'a pas faits, pour des usages qu'il n'a pas définis, selon des formes qu'il n'a pas choisies. Le design est l'institution de cette passivité de l'usager et simultanément, la discipline qui prétend la corriger par le design centré utilisateur.

Pour trouver le sens du design ce qu'il apporte vraiment, ce qu'on perdrait vraiment s'il n'existait pas, il nous faut chercher dans ses inconsistances.

La modernité rationnelle prétend à la cohérence, à la maîtrise, à la transparence.
Mais elle est pleine de fissures et de fragilités, des moments où la rationalité boites, où la méthode ne suffit pas, où quelque chose de non-maîtrisé fait surface. Tout créateur se retrouve à un moment ou un autre devant ces discontinuités, ces ambiguïtés :

L'inconsistance du désir, L'inconsistance de la beauté, L'inconsistance de l'usage, L'inconsistance du sens

C'est dans ces inconsistances, le design trouve son sens le plus profond. Non pas comme maîtrise du monde, mais comme négociation permanente avec ce qui déborde toute maîtrise.

Une pratique du sens commun.
Le design fabrique des objets partagés, navigables par des inconnus, lisibles dans des cultures différentes. Il produit de la lisibilité collective du monde, des formes qui permettent à des corps et des cultures différents de se coordonner autour d'objets et d'espaces communs. C'est peut-être sa contribution la plus irremplaçable : non pas la beauté, ni la fonctionnalité, mais la communicabilité du monde. Il rend visible, transmissible, discutable une intention qui sans lui resterait implicite.

Il crée un espace de délibération sur la forme avant que la forme soit fixée. Projette des corps, des pratiques, des contextes dans des futurs possibles, les teste par la pensée, les confronte. Comme le disait Karl Popper de l’imagination, elle permet au corps social de s’éprouver sans se mettre en danger : « d'envoyer ses hypothèses mourir à sa place. ».  Il traduit des possibilités techniques en formes culturellement habitables.
Il fait le lien entre ce que la technique peut faire et ce que les humains veulent vivre. Cette médiation, qu’elle possède jamias, ou non, une vérifaction est précieuse.

Mais la méthode pragmatiste exige aussi de poser la question dans l'autre sens : qu'est-ce qu'on ne perdrait pas si le design n'existait pas ?

On ne perdrait pas la capacité à fabriquer, elle est antérieure au design et lui survivrait.
On ne perdrait pas la beauté, elle existait avant le design et existe hors de lui, dans des cultures où la séparation entre concevoir et faire n'est pas institutionnalisée. On ne perdrait pas le désir qui précède toujours les objets qui prétendent le satisfaire.
On ne perdrait pas le sens, il se construit dans l'usage, la transmission, la mémoire, indépendamment de toute intention de design.

Ce cours se conclut sur une proposition qui est aussi une invitation. Si le sens du design ne réside ni dans sa définition ni dans ses méthodes mais dans ce qu'il fait concrètement dans le monde dans ses effets, ses surprises, ses inconsistances alors le designer doit retourner à l'acte.

Non pas abandonner la réflexion — mais la ré ancrer dans la pratique concrète, dans la résistance des matières, dans la singularité des corps, dans l'imprévisibilité des usages. Retrouver ce que la modernité a séparé du réel.

Dewey parlait d'expérience au sens fort : non pas la réception passive du monde, mais l'interaction transformatrice entre un organisme et son milieu. L'expérience authentique est celle où l'on est changé par ce qu'on fait — où le faire et le penser ne sont plus dissociables.

Un design qui prendrait cela au sérieux serait un design qui accepte d'être changé par ses propres projets, qui ne maîtrise pas d'avance ce qu'il va produire, qui reste ouvert à la surprise de la matière, de l'usage, de la rencontre.
Qui comprend que ses inconsistances ne sont pas des défauts à corriger mais des lieux où le réel fait retour.

Une modernité consciente de ses propres limites qui travaillerait dans les fissures de la rationalité qu'elle habite.

Si le design n'existait pas, on n'aurait pas à se demander s'il a un sens. C'est parce qu'il existe qu'on peut et qu'on doit lui en chercher un.


Ouvertures | Prises | Négociations


Pragmatisme

  • James, Dewey, Peirce : trois pragmatismes, trois rapports au faire

  • La vérité comme utilité provisoire : le design et la connaissance utile

  • L'expérience deweyenne : quand le faire et le penser ne se séparent plus


Modernité

  • Généalogie de la séparation : comment le design est né de la division du travail industriel

  • Latour et la purification moderne : le design comme produit d'une opération de séparation

  • Nommer le monde et s'en éloigner : la modernité comme distance croissante à l'acte

  • Design et progrès : une relation à déconstruire historiquement


Inconsistances du design

  • Le désir débordant : ce que le design crée sans l'avoir prévu

  • L'usage détourné comme critique immanente : les usagers défont ce que le design a fait

  • Le sens incontrôlable : quand les objets signifient autrement que prévu


Sans design

  • Ce qu'on ne perdrait pas sans design : fabriquer, désirer, signifier hors discipline du design

  • Cultures sans design : pratiques de fabrication hors de la séparation concevoir/faire

  • La communicabilité du monde comme contribution irremplaçable du design

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