L’amphibolie du design, partie 1.


Abstraction, forme-valeur et mythe barthesien : Généalogie de la valeur


L’analyse des structures du collectif que l’on appelle société contemporaine impose une réflexion sur la prééminence des formes au détriment des contenus substantiels. Cette dynamique, qui traverse aussi bien l'économie politique que la linguistique et l'esthétique, trouve ses racines dans deux courants de pensée en apparence distincts, mais dont la convergence révèle les mécanismes profonds de l'aliénation moderne. 

D'une part, la Critique de la Valeur (ou Wertkritik), issue d'une relecture hétérodoxe de Marx par des théoriciens comme Robert Kurz et Anselm Jappe, postule que la « forme-valeur » constitue l'ossature invisible et abstraite de la totalité sociale.
D'autre part, la sémiologie de Roland Barthes, telle qu exposée dans ses Mythologies, définit le mythe comme une « forme vide » capable de naturaliser l'histoire et de dépolitiser le réel.
Le présent texte se propose d'explorer les relations entre ces deux concepts, d'interroger la possibilité d'une forme « vide de sens » et de tracer les contours d'une sémiologie de la marchandise où le design agit comme le médiateur ultime de cette abstraction.

La forme-valeur et l'ontologie de l'abstraction réelle

La Wertkritik propose une rupture épistémologique majeure avec le marxisme traditionnel. Là où ce dernier se focalise sur la lutte des classes pour la répartition de la richesse, la critique de la valeur s'attaque à la forme même de cette richesse : la marchandise, le travail abstrait et l'argent. Au cœur de cette analyse se trouve la distinction marxienne entre valeur d'usage et valeur.
Si la valeur d'usage renvoie à la matérialité concrète de l'objet et à sa capacité à satisfaire un besoin, la valeur, elle, est une pure abstraction, une « objectivité fantomatique » résultant de la dépense de travail humain indistinct, mesurée par le temps social moyen.

Cette forme-valeur n'est pas une simple catégorie économique, mais une « abstraction réelle ».
Elle ne se contente pas de qualifier l'échange ; elle configure la réalité sociale en soumettant le monde sensible à une logique quantitative, indifférenciée et abstraite. Dans le système capitaliste, la valeur devient le « sujet automate » qui se valorise lui-même, transformant les êtres humains en simples supports de sa propre expansion.

Cette dynamique conduit à une évacuation progressive du contenu concret au profit de la forme abstraite et symbolique de la valorisation.

Le fétichisme comme structure de médiation

Le fétichisme de la marchandise, pilier de la critique de la valeur, explique comment les rapports sociaux entre individus sont perçus comme des rapports entre choses. La forme-valeur occulte l'origine sociale du produit et sa genèse matérielle pour ne laisser apparaître qu'une propriété mystérieuse de l'objet : son prix ou son équivalent monétaire.

Cette occultation est le premier point de contact avec le mythe barthésien. Comme la valeur, le mythe est une structure qui efface les traces de sa production pour se présenter comme une évidence naturelle.


Roland Barthes et la structure du mythe comme système second

Dans Mythologies, Roland Barthes s'attache à décrire les structures formelles de la communication idéologique. Il définit le mythe non pas par l'objet de son message, mais par la manière dont il le profère : le mythe est une parole, un mode de signification.

S'appuyant sur le schéma saussurien (Signifiant / Signifié = Signe), Barthes postule que le mythe constitue un système sémiologique second édifié à partir d'une chaîne sémiologique qui existait avant lui.

Le signe du premier système, le sens devient, dans le second système, le simple signifiant du mythe. Barthes appelle ce signifiant la « forme ». Cette forme est caractérisée par une dualité paradoxale : elle est à la fois « pleine » de son sens premier (elle possède une histoire, une richesse descriptive) et « vide » pour laisser place au concept mythique qui vient l'investir. 

La naturalisation de l'histoire

Le concept mythique utilise le sens comme une réserve d'histoire instantanée qu'il consomme pour se naturaliser. Par exemple, dans le célèbre cas du “soldat noir” saluant le drapeau français, le sens (l'homme réel, son histoire, sa présence physique) est mis à distance pour servir de support au concept de l'impérialité française. Le mythe transforme ainsi l'histoire (un fait politique contingent) en nature (une évidence indiscutable).


Cette mécanique de naturalisation est identique à celle de la forme-valeur.
Tout comme la valeur fait oublier que la marchandise est le produit d'un travail social spécifique, le mythe fait oublier que le signe est le produit d'une construction idéologique. Dans les deux cas, une « forme » s'interpose entre le sujet et le réel pour simplifier le monde et le rendre conforme aux intérêts de la classe dominante ou à la logique du système marchand.

La forme vide : Une absence de sens ou une saturation de forme?

Mais la question de savoir si l'on peut parler d'une « forme vide de sens » nécessite une analyse rigoureuse des niveaux de signification.

Pour Barthes, la forme mythique est « vide » au sens où elle est disponible, elle est une structure d'accueil.
Cependant, dans le cadre de la sémiotique du discours, certains auteurs s'interrogent sur l'existence de formes dont l'organisation actantielle et modale prime sur tout contenu sémantique( John Austin), rendant la forme elle-même signifiante indépendamment de ce qu'elle véhicule en relation avec les intentionnalités, structures modales et tensives.

La forme de la visée détermine le statut de l'objet.
Noèse sans Noème.

Ainsi dans la perspective de la Wertkritik, la « forme-valeur » peut être qualifiée de forme vide dans la mesure où elle est indifférente au contenu matériel des marchandises qu'elle régit.
Que l'on produise des bombes ou du pain, la forme-valeur reste la même : elle ne s'intéresse qu'à la quantité de travail abstrait cristallisée. Cette indifférence au contenu est la marque d'un vide sémantique fondamental : la valeur ne signifie rien d'autre que sa propre accumulation.

La marchandise comme signe du vide

Fredric Jameson, analysant la logique culturelle du capitalisme tardif, souligne que la forme-valeur fonde le marché et culmine dans l'émergence de l'argent, cette « chose particulière » qui est la forme vide par excellence.

L'argent est le signifiant pur, capable de s'échanger contre n'importe quel signifié. En ce sens, la société marchande généralise la « forme vide » à l'ensemble des rapports sociaux. Les objets ne sont plus consommés pour leur sens propre, mais pour leur capacité à signifier une appartenance à la structure de la valeur.


Ainsi, alors que la forme est indissociable de l’arbitraire du signe en sémiologie linguistique,

elle est ambivalente ( vide et pleine ) pour Barthes, une abstraction réelle pour la théorie critique de la valeur, elle devient simple flux, circulation pure, vitesse, apodicité dans l’argent, apodicité du signe.

On réalise que la marchandise ne se contente pas d'avoir un prix, mais qu'elle fonctionne comme un langage.
La transition vers une sémiologie de la marchandise devient possible.


Sémiologie de la marchandise : De l'économie politique à l'économie du signe


Jean Baudrillard a théorisé cette métamorphose  en critiquant l'économie politique classique au profit d'une « économie politique du signe » :  la logique de la marchandise et la logique du signe fusionnent : l'objet devient une « valeur-signe ».

Dans cette configuration, la valeur d'usage est totalement supplantée par la valeur d'échange-signe.
Le lien entre fétichisme de Marx et Barthes est explicite : la marchandise est cette « forme vide » que des médiateurs investissent afin d’en assurer la circulation.

Grâce à ces intercesseurs, la forme mythique se dissocie du sens comme la forme physique se sépare de la propriété physique, mais aussi sociale de l'objet.

Le design comme médiateur

Le design apparaît dans ce cadre comme la discipline charnière qui gère la « mise en forme » de la marchandise.
Outil de médiation sémiotique qui rend la forme-valeur acceptable et désirable.

Robert Kurz, dans son essai Être comme design, analyse cette tendance comme une dissolution du contenu dans la forme économique. Pour Kurz, le design est le mode d'existence de la marchandise en période de crise : lorsque la valeur ne parvient plus à se réaliser par la correspondance entre production et besoins réels.

Design hégémonique.

Anselm Jappe, dans la lignée de l’école de Francfort, souligne que l'hégémonie de l'industrie culturelle induit une domination complète de l'abstraction de la valeur sur la culture et les subjectivités.
Elle donne au design sa puissance en vidant préalablement toutes les formes et tous les contenus de leurs significations originelles.
Cette « totalisation du design », panthéisme du design, design hégémonique crée un monde où tout semble avoir été « conçu ».

Le design agit ainsi comme le producteur de la « forme vide » non pas par nécessité esthétique, mais pour produire des formes apparences destinées à favoriser certains modes de conscience et d'identification compatibles avec le système de la valeur. 


Le lien avec le mythe barthésien est ici structurel : le design est la technique de naturalisation par excellence. Il rend “affordant” (donc naturel) les saillances d’un monde d'objets qui sont pourtant le résultat d'une abstraction violente. 


Il masque la valeur d’usage par une valeur signe, facilite la relation entre sujet et forme-valeur, naturalise l’identité marchande comme essence, assure à la marchandise une éternité symbolique, renouvelable.

La forme vide de sens dans la pratique du design contemporain

Caractéristique majeure de la postmodernité, on observe une radicalisation de la « forme vide ». 

L'accent est mis sur l'expérience, le flux et l'interface, réduisant l'objet à une simple occurrence dans un réseau de signes.
Cette dissolution de la médiation politique et de la matérialité au profit d'une idéologie invisible est Une.
Il produit des objets culturels qui n'offrent plus d'ancrage historique ou temporel au sujet.


Comme le note Barthes, la force de ces formes réside dans leur capacité à frapper l'imaginaire sans nécessiter de compréhension rationnelle et matérielle. Les objets du design portent en eux de multiplier les signes d’un langage apodictique, c’est à dire vidés de tout discours.


Vers une déconstruction de l'empire des formes

L'analyse croisée de la Wertkritik et de la sémiologie barthésienne révèle que la « forme vide » n'est pas une simple curiosité théorique, mais le moteur de l'aliénation contemporaine.

Face à cette hégémonie de la forme, Anselm Jappe propose une attitude émancipatrice fondée sur le « refus de toute esthétisation et de toute mode ». 

Il s'agit de débusquer la « réalité des choses derrière leurs apparences » et de rejeter les simplifications abusives.
Cette posture rejoint la démarche de Barthes qui, en distinguant le sens de la forme, cherche à expliquer le mythe pour le démystifier.

Mais quelle puissance peut avoir le design dans cette stratégie ?

Que ce soit à travers l'abstraction de la valeur qui vide le travail de sa substance, ou à travers le mythe qui vide le langage de son histoire, le sujet moderne est confronté à un univers de formes autonomisées qui régissent son existence de manière occulte.

Le design, en tant qu'instrument de cette mise en forme, peut soit continuer à servir de « masque » à la crise de la valeur et à la dépolitisation mythique, soit devenir le lieu d'une résistance en cherchant à restaurer la valeur d'usage et la profondeur historique des objets.

Parler d'une « forme vide de sens » n'est donc pas un non-sens, mais la description précise d'une pathologie sociale où le signe a dévoré le référent.

La tâche de la critique théorique du design, qu'elle soit économique ou sémiologique, est de briser ce jeu de cache-cache entre le sens et la forme.
En révélant les fétichisations et de mythifications qui travaillent la marchandise, il devient possible d'envisager une sortie de l'abstraction réelle pour retrouver une pratique sociale ancrée dans le concret et le dialogue.

Retrouver une responsabilité pratique.

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Fétiche et performativité du Design