La fabrique de l’autre.
En design comme en ethnographie ( aussi en science comme Peirce ou Bachelard l’on démontré ), nous inférons des conclusions générales depuis des données irréductiblement singulières. Le persona est une fiction opératoire ; comme le dit Descola lui-même, le témoignage de terrain est une expérience non reproductible. Dans les deux cas, nous produisons un sujet avant même de prétendre l'observer. Par quels sauts passons-nous de l'analyse de réductions hypothétiques à des vérités universelles ?
À partir de quels présupposés — sociaux, psychologiques, philosophiques, historiques — construisons-nous ces subjectivités pour en habiller nos utilisateurs, nos clients, et premièrement nous-mêmes ?
« Il n'est pas juste de séparer psyché, socius et environnement. » — Guattari
Avec Guattari (et son concept d'écologie des subjectivités, Les Trois Écologies, 1989 ), on comprend que la subjectivité n'est pas un intérieur stable à découvrir, mais un processus de production — traversé par des flux sociaux, technologiques, affectifs, collectifs.
Elle est fabriquée, et cette fabrication a des auteurs, peut-être le designer.
D'où la question critique : une subjectivité normalisée — réduite à un archétype, un segment, un profil utilisateur — est-elle encore une subjectivité ? Ou n'est-elle qu'une forme de contrôle ?
Le cours ouvrira ensuite vers le collectif et le réseau : le sujet n'existe jamais seul.
Même en tête-à-tête, nous sommes toujours plus de deux si l'on compte les rôles, les fantômes relationnels, les structures qui parlent à travers nous.
Lesquels ? Sommes-nous capables de les investir dans la pratique créative ?
Mais cette fissure dans l'idée moderne d'une subjectivité close, personnelle, humaine, unique va plus loin encore que de remettre en question le geste de la signature.
Sans tenir compte de cette écologie des subjectivités, le design perd-il son objet en créant un monde faux ( Adorno )?
Enfin, si psyché, socius et environnement sont inséparables, alors la frontière entre le sujet humain et ce qui l'entoure — animaux, objets, milieux, techniques — devient poreuse. D'autres ontologies deviennent pensables : celles des non-humains, des collectifs hybrides, des agencements où la subjectivité n'est plus le privilège d'un individu conscient, mais une propriété émergente de relations.
Le design, dès lors, ne fabrique plus seulement des objets pour des sujets — il participe à la composition de nouveaux agencements du vivant.
Sous-sujets
Méthodologie
La fiction du persona : outil heuristique ou réduction idéologique ? ( voir le cours intitulé “Personne dans tout le monde”
Ethnographie et design : que faire d'une expérience irreproductible ?
L'inférence en design — entre généralisation légitime et projection inconsciente.
Subjectivité
Subjectivité vs. individu : pourquoi la distinction importe en design.
Le sujet normatif dans les sciences cognitives et le design centré utilisateur
Corps, affect, milieu : le designer, une subjectivité incarnée (Merleau-Ponty, Simondon, Phénoménologie)
Collectif
Combien sommes-nous quand nous sommes en tête-à-tête ?
Le design pour les collectifs : foules, réseaux, communautés, non-publics ( école de Francfort )
Singularités vs. universaux : peut-on designer pour l'exception ?
Pouvoir
Qui fabrique les subjectivités ? Plateformes, interfaces et gouvernementalité chez Foucault.
Le design comme technique de normalisation ou de résistance ?
Dark patterns et manipulation : quand le design produit un sujet docile
Guattari et au-delà
Les trois écologies : mentale, sociale, environnementale — implications pour le design systémique
Devenir-mineur et design des marges (Deleuze & Guattari)
La subjectivité post-numérique : que devient le "soi" dans les environnements computationnels ?
Vers d'autres ontologies
Animaux, objets, milieux : que signifie designer avec des non-humains ?
Le tournant ontologique en anthropologie (Descola, Viveiros de Castro) et ses implications pour le design
L'objet a-t-il une subjectivité ? De l'affordance à l'agentivité (Gibson, Latour)
Multiespèces et design du vivant : vers une écologie des relations plutôt que des objets
La subjectivité distribuée : réseaux, techniques, corps — où s'arrête le "soi" ?
Cosmologies non-occidentales et design : quand d'autres mondes fabriquent d'autres sujets